Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /Oct /2009 08:41

  au delà du Vercors, s'enracine la massif de la Chartreuse.

C'est là que Brigitte a passé tant de vacances. C'est là qu'elle me mènera, qu'elle me laissera connaître les jours et les nuits de soleil et de fraîcheur, d'ombre et d'eau vive sortant su sol.
Ce hameau s'appelle Le Grand Vivier.
Autour d'un dernier lacet avant la crête, sur un replat, les gens d'avant ont érigé quelques bâtiments, maisons, granges, fermes. Il y avait au moins deux sources.
Quelques familles d'agriculteurs-éleveurs restent encore. Beaucoup ont disparu, leur jeunes gagnant les villes, la lumière y brûle plus fort, l'argent y est plus facile. Il faut bien dire que la terre ne supporte que très peu de la facilité que la télévision déverse tous les soirs dans les cuisines aux odeurs étranges pour le citadin que je suis. D'autres habitants commencent à les remplacer, dormant ici, travaillant là-bas. Le prix du sol commence a bien monter. Il paraît que c'est mécanique. Une loi.

Le temps et même l'histoire n'ont pas le même rythme que chez les masses humaines bétonnées, plastifiées, électrifiées, plongées dans la toile et les filets de la misère urbaine.
Cultiver la terre demande un long hiver de silence et d'immobilité, un été court, plein de sueur, de fatigue, d'urgence.

L'oncle de Brigitte a réussi à acquérir une des plus belles maisons, si ce n'est la plus belle, avec ses dépendances, Ses revenus de haut cadre et ses talents d'artisan ont donné forme et allure à la grande bâtisse de pierre. Un jardin borde les bâtiments, ombré du calme magnifique des grands peupliers et des tilleuls.
De la maison, il n'y a qu'un point de vue : en face. Des trois autres côtés, arbres, maison et crête barrent le ciel d'un horizon trop proche.
Lorsque cette maison s'éveille, lorsque les bras, émergeant du sommeil et de la chaleur des draps froissés, poussent les volets de bois, les yeux fuient immédiatement par dessus les frondaisons, pruniers, cerisiers, houx, à la recherche des hautes falaises de la Chartreuse. Elles s'imposent au ciel, soutenues par la masse assombrie des milliers de sapins qui montent à l'assaut, aiguilles minuscules, du minéral insensible.
On dit ici que si les falaises sont rouges au coucher du soleil, il fera beau le lendemain. Quand cela arrive, on dit :
- Ah ! Hier les rochers étaient rouges, il fait beau aujourd'hui !
On se rassure.
Sinon, on oublie la prédiction inutile qui nous renvoie à notre incertitude du lendemain, avenir tout proche, même pas maîtrisable.

Le Grand Vivier c'est l'ombre, la presque nuit surnaturelle des plantations de pins. Leur silence imposant à force de durée. Nulle bête ne se fait entendre dans cette obscurité pleine de branche tendues, cassées, acérées, presque dangereuses. On s'y aventure quelques mètres avant d'en ressortir, vite, inquiet de cette vie inanimée, de cet espace qui se referme comme une main végétale, rappelant à l'enfant qui dormait en nous, éveillé brusquement, que les sorciers, les monstres, les bêtes inconnues ne sont pas tapies que dans l'imaginaire mais aussi bien entre ces troncs immobiles et menaçants, sous ces épaisses couvertures d'aiguilles rousses qui étouffent tout bruissement.

Le Grand Vivier, ce sont les forêts de hêtres, de chênes. Les forêts vivantes où l'arrachement brutal d'un chevreuil trop inquiet, volatilise les milles petits vrombissements des mouches et des moustiques. L'éclair roux et soyeux de l'écureuil qui se meut à l'envers de la gravité plus vite que le regard. Le minuscule gribouillis bruyant du rongeur qui, réalisant la présence géante d'un humain, sauve éperdument sa vie terrorisée à travers les feuilles mortes. L'envol puissant d'un pigeon,d'un geai, d'un pic, qui claquent, quelque part, là-haut, fuyant nos regards, ombre rapide se noyant dans les trous lumineux de la voûte fermée.
C'est le sol détrempé qui s'enfonce sous le pas surpris. L'eau sourd entre les galets du chemin, chantonne, grésille, ruisselle, se perd, poursuit.
La lumière, dans ces forêts, d'abord absente lorsqu'on y entre, venant d'un sentier haletant de soif, la lumière se laisse apprivoiser. Ses tâches déchirent la nappe d'ombre, allumant les morceaux de troncs arrachés, les fourmilières rousses, les ocres et les bruns des feuilles de l'automne dernier, le vol suspendu des insectes qui naviguent dans ces puits lumineux.
Un arche tendue au dessus de moi, par des milliers de troncs et de branches, qui deviennent noirs avec l'éloignement, donne une atmosphère verte et noire à ce qui me sert de ciel. Pourtant, sur le sentier, quelques dizaines de mètres auparavant, le ciel était éperdument lumineux, écrasé par un soleil qui n'a plus rien à voir avec la platitude marine. Ce ciel là est d'une couleur pleine, d'un bleu chaud, étranger à celui, métallique, du ciel méditerranéen.
Il n'y a que dans ces petits chemins, même si les noisetiers n'ont pas d'odeur, que je peux fredonner et voir La bicyclettede Montand
"... de sauterelles, de papillons et de rainettes. Faut dire qu'elle y mettait du coeur, c'était la fille du facteur... Paulette..."
Les rainettes n'ont jamais sauté sur les chemins, à travers les rayons. Le facteur a changé sa mobylette jaune contre une voiture, toujours jaune. La bicyclette est un VTT qui n'a que faire des bestioles qui grouillent.
Mais Paulette est dans les yeux de tous les garçons de son âge. 
Même si elles ne s'appellent pas toutes Paulette;
Il me reste les sauterelles et les papillons.
Fidèles nuages se soulevant à chaque pas, explosions bruyantes et colorées, pour retomber juste un peu plus loin. Ou sur le promeneur,surpris et peureux à son tour.

A chaque pas tracé sur ces chemins, à vingt ans, trente ans, quarante, cinquante ans, le même soleil, les mêmes falaises, les mêmes insectes, le même vent pénètre l'esprit et attache l'homme à cette montagne.

Yves, le montagnard du Grand Vivier, l'homme des bois, des chemins, du travail rude, l'homme, sera le parrain de notre fils aîné, choisi par Brigitte, amoureuse de cet endroit.
C'est un choix de profondeur, un choix de caractère, d'amour aussi profond que les racines de tous ces arbres.



Harfleur le 09 octobre 2009






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