... d'écrire ce qui m'arrivait,
de tenir une sorte de journal intime.
Bon.
Mais commençons donc par le commencement
...
Je suis né un 19 septembre.
Le seul 19 septembre de l'année 1954 par ailleurs... C'était vraiment une année
étrange.
L'année où l'abbé Pierre fondait Emmaüs et où l'armée de la république française se laissait enfermer puis écraser à Dien Bien Phu.
Je dis ça ou rien, c'est pareil : je ne me souviens de rien en ce qui concerne tous ces événements : on me les a racontés ou j'ai lu leurs relations plus ou moins orientées.
Je ne me souviens pas plus de mes premiers pleurs, des premières lumières qui m'ont ébloui, de la température bien plus froide que les eaux maternelles.
J'ai tout oublié de cela.
J'ai oublié qui étaient mes anciens : je ne connaissais que ma grand-mère, Rose, qui vivait avec nous.
J'ai oublié qui était ma mère ou mon père africain, enfermé et survivant d'un navire négrier, arraché à son immense continent pour être jeté et vendu sur les côtes tropicales et meurtrières de l'île de Guadeloupe.
Je ne connais plus le travail d'esclave de ces parents disparus. Leur mémoire hante encore les champs de canne à sucre, les habitations des maîtres, les cases des nègres. Ma peau s'est colorée là. Dans la misère des captifs vendus et utilisés comme des outils vivants.
De ma famille guadeloupéenne, je connais quelques bribes dîtes par mon père, et par la famille de là-bas.
Son père Hélier, mon grand-père, a conquis le cœur d'une jeune fille, Blanche, dite Annette. Ils ont connu le plaisir dans les
bras l'un de l'autre et Annette en fut enceinte. Pour son amant, il ne s'agissait que d'une passade. Elle a gardé l'enfant.
C'est Victor, le père d'Héliaire, qui ordonna à celui-ci de reconnaître ce fils né du
désir.
Il s'appellera Maurice Achille et naîtra en 1928. Le 12 mai, le mois du printemps ici, mois de la saison sèche là-bas. La famille d'Annette ne pardonna pas cette union. C'est Victor qui éleva son petit-fils, oublié par son père.
Pendant ce temps l'histoire s’enfantait au cœur de l’Allemagne.
Je ne sais pas ce que furent ses années d'enfance, d'adolescence. Je n'ai vu que quelques-unes une de ces photos en noir et blanc, aux bords dentelés. Mon père m'y désigna les copains, les amis de sa jeunesse. En ce temps-là, il courait le 100 mètres en 11'5. Pieds nus. Les athlètes apprécieront la véritable performance ...
Je ne sais ni comment, ni pourquoi, mais il suivit une trajectoire qui ressemble très fort à celle du petit héros de "la rue Case-Négre"
Maurice, le négrillon mis de côté, allait se tracer un cursus scolaire étonnant, en ce temps-là, pour un Noir antillais. Il allait gravir tous les échelons qu'il aborda, pour décrocher son baccalauréat. Il poursuivit un chemin littéraire, appris le latin et le grec pour devenir un enseignant de lettres classiques. Dans les années 60, ces professeurs là étaient au sommet.
Je ne sais pas quand il arriva en France, transporté par un navire bananier qui comprenait
quelques cabines pour peu de passagers. La traversée, en sens inverse des siècles après l'arrivée de l'ancêtre, dura trois semaines. Il débarqua au
Havre.
Je ne connais pas les chemins géographiques ni professionnels qui le menèrent à Rose-Marie, ma mère, dans le sud de
la France.
De mon côté européen, je ne me souviens pas plus.
Tout ce que je sais tient en des vieilles paroles prononcées par quelqu'un qui n'est plus que chair desséchée, ossements et, peut être
quelques lambeaux de vêtements. Ma grand-mère, Rose, morte.
C'est une histoire qui s'enracine dans un petit village espagnol. Une région qui, j'imagine, ne s'est jamais laissée aller aux hommes
qui l'habitaient. Une histoire que j'imagine sans peine, de misère.
De mon grand-père tonnelier, je ne sais rien d'autre que ces quelques mots : "il m'a fait quatre enfants et il est mort". De la tuberculose me dira sa fille, ma mère
Rose partira en Algérie, elle sera pied-noir. Mais sans souliers. Je retrouverai un ancien document où il était inscrit "journalière". Rose a lutté contre la vie toute sa vie. Au bout, son fils aîné travaillera dans un hôpital, la cadette sera professeur de couture, le troisième enfant, un fils, sera peintre et la dernière connaîtra une histoire d'amour fou avec un médecin, qui finira dans le sang.
La deuxième fille de Rose eut son prénom trouvé dans la chanson "Rose-Marie". Je n'en connais que les trois mots « ô ma Rose-Marie ». Et l'air qui va avec. En fait, ni la mère ni le père ne savait comment appeler cette fille. Ce fut l'affiche du film et un air de chanson, rencontré en cours de route, qui donnèrent, sur le chemin de la mairie, l'inspiration à mon grand-père.
On était le 23 janvier 1933.
La colère du monde rongeait les entrailles convulsées de l'Allemagne.
Le 4 juin 2008
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