et dire cette obscurité accusatrice, je voudrais dire l'instinct de vie, ceux par qui tout continue et s'arrête.
Les enfants.
Qui a voulu le premier ? Qui a exprimé d'abord ce désir ? Ce désir qui signe notre appartenance essentielle à l'histoire de la vie et des hommes sur cette planète.
Je peux chercher un sens à ma vie. Mais chercher un sens à la vie ....
Vers de terre, virus, chimpanzé et champignons, palmiers et poissons, nous sommes obligés de survivre sous peine de... mort.
On peut me parler d'instinct de vie, de reproduction asexuée ou sexuée, me parler d'amour de dessein divin. On peut.
Celui qui me dira que mon soleil s'éteindra dans quatre milliards d'années me dit la fin du monde, la fin de mon monde, la fin de tout espérance.
Mais si je ne me reproduis pas maintenant, je meurs avant l'heure.
Je n'ai pas compris où est le Grand Dessein, le Grand Destin, je ne sais rien des endroits où est écrit ce que les hommes sont.
Je ne vois que décombres et carcasses, êtres disparus, hantant à jamais nos mémoires de pierre, prodigieux saluts minéraux, adressés par dessus le temps, à nous, lecteurs à l'existence
aussitôt vécues aussitôt disparues, qui nous prenons pour les fils de Dieu.
Alors que nous ne sommes que poussières, assujetties, comme nos frères et soeurs, arbres et rats, au seul instinct de nous reproduire dans un monde qui est voué à la disparition cosmique,
absorbé par l'étoile qui, pour le moment nous donne vie.
Je crois me souvenir que c'est moi qui ai verbalisé le premier ce vouloir qui était un devoir.
Julien fut conçu dans la chambre du pirate, au milieu de l'été.
Il s'agissait de vacances. Il s'agissait d'une vaste maison familiale, en bois, prêtée par un couple d'amis.
Une maison tellement imprégnée d'histoire que des centaines de livres avaient poussé sur des murs entiers.
Je ne me souviens que d'un seul.
"Mein Kampf", une édition allemande du délinquant détenu, Adolph Hitler.
Que faisait là cet opuscule meurtrier, qui traçait en lignes gothiques, le destin à venir de l'Europe entière ? Mystère...
La chambre sera dite du pirate car une gravure ancienne, marine, y était encadrée au mur. Il y avait un pirate. Bateau ou personnage, mes souvenirs ma trahissent, seul est resté le mot.
Neuf mois plus tard, le ventre rond de ma femme se tend et se contracte.
L'enfantement va avoir lieu, la délivrance, la naissance.
Cela se passera comme dans la Bible. Dans la douleur. Dans une douleur si intense, si longue, si puissante que je ne pourrai jamais l'imaginer, ni même en atteindre le seuil.
C'est à ce moment-là, à cet instant qui s'allonge des heures que la force physique, brutale, immédiate, de l'homme, s'efface, ne pouvant supporter ce fleuve que peinent à endiguer respiration et
chimie injectable.
Je me souviens de couloirs, de chambres désespérément identiques, peuplés de personnes totalement dévouées, donnant un amour intense à transmettre à celui ou celle qui arrive parmi nous, petit
d'homme hésitant, syncopé, , somme de possible et puits de potentiel déjà insondable, pas encore électron libre. Peut être jamais d'ailleurs.
Je me souviens de ma femme, dont on balance la pudeur pour la remplacer par un "robe" en papier. Comme les nappes des restaurants premiers prix. Ah ? ca commence comme ça l'entrée dans la vie à
l'air, sortant de l'eau.
par des trucs jetables et des corps dénudés dans la brusquerie professionnelle des personnels hospitalier revenus de tout. Sauf de ces naissances.
Ensuite, j'oublie.?
Puis je me souviens. Elle est étendue, pose impudique, jambes écartées, sexe grand ouvert, à lavue de tous. Mais personne ne passera.
Reine impératrice de la vie à venir, concentrant tous les pouvoirs de l'espèce humaine, entourée et servie d'esclaves, salariés de l'accouchement et mari descendu de Mars, observateur
effaré.
Je me souviens encore que ça ne va pas du tout. Ce ne sont pas quelques minutes, une demie heure ni même une heure qui s'écouleront. C'est une soirée, suivie d'une nuit , suivie d'un matin, tous de
douleur.
Je me souviens que ce cycle de vagues de douleur fut interrompu par une aiguille, longue tige d'acier, plongée entre deux vertèbres.
- Ne bougez pas madame ! intime le praticien.
L'aiguille perce la peau, les tissus sous-cutanés, les muscles dorsaux. Elle cherche à forcer le passage dans le cartilage intervertébral.
Puis elle interrompt son forage. Arrêt. La mère vient de se contracter. Le médecin a suspendu son geste, relevé la tête d'un air inquiet. réprobateur.
- Ne bougez pas ! !
Elle s'immobilise dans sa souffrance. Il continue son effort. La pointe creuse arrive près de la moelle épinière. Elle stoppe là. Le liquide apaisant se déverse du biseau dans le fin canal osseux.
Il va atténuer, éteindre, peut être, cette douleur taraudante. Elle pourra faire naître son enfant.
Je me souviens de la fin. Le petit enfant ne passe pas. Tous les professionnels ont tout fait pour que la mère accouche, pour que ce ne soit pas le scalpel scintillant dans le néon qui extrait
l'enfant de son cocon, prison de chair qui ne lâche pas sa proie.
Ils iront jusqu'au bout. Elle ira au terme de ce voyage extraordinaire.
Jusqu'à cette fin ce sera dur.
J'ai oublié le sexe qui s'ouvre, le sommet de la tête qui apparaît. Je n'ai pas oublié le médecin qui dit :
- On va vous aider.
Je crois qu'il a piqué les bords du sexe.
Il donne un coup de ciseaux.
Je suis dans la peur absolue d'évoquer ces douleurs physiques faîtes aux organes génitaux
- On va vous aider.
Il va chercher deux cuillères en métal. Brillantes. Je réalise plus tard que ce sont des forceps.
"Naître aux forceps"... Ça y est j'ai vu, Je sais ce que cela recouvre.
Je crois avoir quelques images d'instruments plongeant dans cette ouverture au monde, d'un homme qui force pour extraire quelque chose.
Mais où suis-je donc pour posséder ces images ?
Ne suis-je pas censé être à la tête du lit, près de ma femme, l'aidant dans sa respiration, dans son effort dément ?
D'où me vient ce film ?
D'où viennent ces images de cheveux collés sur une peau humide ?
Je ne sais pas.
Je me rappelle d'un petit homme qui crie. Un son perçant, un son d'appel que tout le monde reconnaît instantanément sans l'avoir entendu. Le cri du bébé sur Terre.
Il crie hors des jambes de sa mère, il crie, pris par la sage femme, emporté, soulevé, il crie.
Et puis là, le miracle absolu, celui de la rencontre dans le monde extérieur.
Il s'est tu.
Il se tait à l'instant où il est posé sur le corps de sa mère. Comment a t-il reconnu cette chaleur, cette odeur ?
Dans ces lieux de vie, ils ont laissé ces deux-là se reconnaître d'abord.
On nettoiera le petit bébé un peu plus tard.
Elle lui dit :
- Bonjour Julien !
Jamais plus je ne connaîtrai une émotion aussi puissante que celle-là qui s'est emparée de moi ce dix avril mil neuf cent quatre vingt huit, près du Havre.
Ce même jour, les premières hirondelles arrivaient, rayant le ciel gris et bleu, de leurs voyages noirs
Bolbec, le 08 mars 2010
Disparu ?
Caché ?
Capturé et séquestré ?
Tu manques au paysage... donne des nouvelles (? !)
bises