Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 17:01


Il y a aussi un  autre lieu dont  j'arpente les chemins et les eaux depuis une quarantaine d'années.

Les Aresquiers.

C'est un horizon plat, totalement ouvert sur d'autres lui-même :
-  Là-bas, tu vois (le doigt se pointe) c'est Palavas, puis là, c'est La Grand Motte. Là-bas, si on traverse, c'est l'Italie. Et en face, c'est l'Algérie, de l'autre côté. Et puis par là, tu vas en Espagne.
Tous ces lieux appartiennent à une ligne qui sépare le bleu pâle du ciel du bleu franc de la mer. Ces deux couleur se répètent à l'identique tous les jours. Sauf quand il fait gris. C'est à dire après le quinze août.

Les Aresquiers, ce sont les jeux d'enfants devenus grands, les échappées sentimentales des plages -bonjour Christiane, nordique Lyonnaise, bonjour Hélène, future institutrice, bienvenue jeune fille des bords du Canal du Midi, tant surveillée par ses parents que, lorsque nos saluts se croisèrent, ils changèrent immédiatement de lieu de résidence. Je me souviens de tes yeux par dessus le journal, par dessus tes lunettes de soleil, par dessus le temps, qui suivirent les miens.

C'est aussi le temps qui franchit les limites. De l'alcool, de la voiture.
Mon premier accident qui ne fut pas familial, de nuit, à la chasse au lapin qui zigzaguait sur le goudron terrorisé. L'animal survécu, avalé brutalement par l'ombre quand la voiture, dans un dernier crochet, bascula et rebondit. Comme nous à l'intérieur.
Ma première cuite, forcément gigantesque, lors de la fête du village. Sophie et moi, ivres morts, n'avions rien trouvé de mieux que le cimetière pour entamer des préliminaires à haut degré d'alcool. Un maccabée, probablement offusqué, alerta nos parents qui, vieux singes, connaissaient déjà toutes les grimaces de ces lieux.



Les Aresquiers c'est le temps et la vie qui passent, humain et inhumain.

Les bruits lointains des gens en vacances , les cris gutturaux des oiseaux marins, les ronflements des moteurs de bateaux, les choses agitées et traversées par le vent, tout ceci  forment la constante sonore surplombée par le bleu inexorable du ciel.
La garrigue et les pins, gris-vert, achèvent de se consumer chaque été, avec obstination.
La plage perd chaque hiver, la mer gagne.
Les blocs de calcaire clair, enchâssés par des mains disparues depuis des centaines d'années, cèdent en silence, sous le passage lent de l'eau du canal. Et les étangs gagnent eux aussi. 
L'eau fait tout l'inverse de l'homme ici. Elle emplit de boue et de sable ce qu'il s'évertue à  vider et vide de son sable ce qu'il s'acharne à combler.
A la fin, c'est l'eau qui gagne.
Comme toujours.
Elle a détruit des choses aussi hautes que l'Himalaya. Alors un petit canal. Même bétonné.
Autant construire un barrage dans le Pacifique.

Un pont disparaît, un autre, plus jeune, allonge son arche aplatie au dessus du courant, obscène.
Des chemins mille fois battus, maintenant désertés, des langues d'asphalte qui rugissent juste au ras des eaux , serpentant à tombeau ouvert, à travers les herbes sèches, pulvérisant le silence et les bruits dans le hurlements des cylindres poussés au maximum. Lieu de la mort mécanique du petit duc, dont le hululement cristallin et mélancolique ne s'entendra plus.
J'ai eu le triste et grand honneur de trouver sa dépouille desséchée, misérable reste déplumé achevant de s'incruster dans le goudron sous les pneumatiques surchauffés.


Les Aresquiers, c'est un jeune garçon.
Il n'a rien à faire, désoeuvré. Il s'est assis au bord du parapet qui surplombe d'un mètre l'eau du canal.
Il y a un peu plus de trente ans de cela.
L'eau y était claire presque tous les jours.
L'homme, vieillissant, assis devant la minuscule table de sa chambre d'hôpital se souvient de ce moment, de cette image, de cette chaleur.

Je me souviens.
Mes jambes pendaient dans le vide. Les petits graviers aigus ne laisseront pas leur traces sous mes cuisses ou à travers le short.
Sous mes pieds un étroit rebord bétonné contient l'eau.
C'est l'après midi d'un mois de juillet. Certainement. Mes parents ont déjà acheté la maison basse qui attends derrière moi, assoupie. La chaleur m'enveloppe, s'infiltre en toutes choses, s'insinue, dessèche et fait fondre.
Je n'ai rien à faire.
Je contemple l'eau sous mes pieds. Le fond de rochers disparaît lentement sous l'épaisseur de l'eau en s'éloignant du bord, la pente est douce à cet endroit. L'eau verdit et ne laisse plus rien voir que sa masse insondable, avaleuse d'hameçons, de cailloux jetés, de boîtes, de ferraille. Tout peut y sombrer à jamais. Il faudra des forces extérieures considérables, pour arracher au liquide oxydant ce qu'il a absorbé.
Et la vie y grouille.
Sur les blocs que je contemple, sous dix centimètres d'eau, des corolles et des draperies se déplacent, ondulent, se cachent, se frôlent, se carressent et s'étreignent. Les surfaces vertes mouvantes fixent mon regard dans des instants qui s'y graveront pour des années. Le ballet des algues me renvoie à je ne sais pas encore quelle lascivité animale. Je perçois le mouvement lent et soyeux des feuilles étalées qui se découvrent et se couvrent au rythme du courant qui glisse, incessant, entre elles, les anime et les fait vibrer.
Par instant, une bête minuscule, blanche, jaillit de sous l'une pour se cacher sous l'autre.
Les balanes ont sorti leurs antennes, happent et aspirent ce courant charriant la vie qui s'écoule.
La surface de l'eau, plane, n'accroche aucun reflet. Les rayons lumineux atteignent les algues, là, au fond.
La vie se déploie, belle et tranquille, fascinante.


Plusieurs années après, le petit garçon, devenu plus âgé, s'assiéra encore sur le même parapet, tournant le dos à la même maison basse assoupie
Le même rebord, les mêmes rochers.

Je ne vois plus que l'eau qui passe, plus trouble. Et des algues qui poussent au fond, glissantes.
Quelques fois, agressées par un monstre issu brutalement des profondeurs, carapace, piquants et pinces.
Le crabe enragé, hargneux vindicatif et frénétique, passe



Harfleur 09 octobre 2009








Par yves
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Traces

Recherche

Derniers Commentaires

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés